L'oreille musicale
L'oreille musicale — Journal Français d'Oto-Rhino-Laryngologie (février 1953)
Communication d’Alfred Tomatis présentée au XIIe Congrès de la Société Française de Phoniatrie (Paris, 15 octobre 1952) et publiée dans le Journal Français d’Oto-Rhino-Laryngologie (n° 2, février 1953). Tomatis y expose, à partir de quelques centaines d’examens audiométriques systématiques pratiqués sur les ouvriers et ingénieurs des bancs d’essais de l’Arsenal de l’Aéronautique, le concept d’« oreille musicale » : 1 sujet sur 25, exposé à des ambiances sonores de 120 à 140 dB, présente non un trou auditif à 4 000 Hz mais une hypersécousie relative entre 500 et 2 000 Hz formant une courbe ascendante des graves vers l’aigu — signature d’une « invulnérabilité au bruit » qui se retrouve, à l’identique, chez les musiciens et les chanteurs professionnels.
L’oreille musicale
par M. Alfred Tomatis
Extrait du Journal Français d’Oto-Rhino-Laryngologie — Numéro 2, février 1953.
Communication présentée au XIIe Congrès de la Société Française de Phoniatrie — Paris, le 15 octobre 1952.
Travail effectué au Laboratoire de Recherches de l’Arsenal de l’Aéronautique.
I. — L’invulnérabilité au bruit
Nous avons pensé qu’il serait intéressant de rapporter quelques-unes des observations que nous avons recueillies au cours de ces trois dernières années, alors que nous pratiquions sur quelques centaines d’individus des examens audiométriques systématiques, publiés par ailleurs dans le rapport des surdités professionnelles à l’occasion du Congrès de la Société Française d’O.R.L. de 1952. Tous les sujets, ingénieurs ou ouvriers, appartenaient à des industries fort bruyantes et notamment des usines d’aviation, avec leurs ateliers de chaudronnerie, leurs bancs d’essais de moteurs à piston, et plus particulièrement, avec l’évolution actuelle, leurs bancs d’essais de moteurs à réaction.
De prime abord, nous nous attendions à ne découvrir que des sourds, tant il nous paraissait impossible qu’une oreille pût survivre dans des ambiances sonores aussi effroyables, pouvant atteindre 120, 130, voire même 140 dB. Pourtant très rapidement, nous avons dû réviser notre opinion, tant étaient nombreuses les auditions demeurées intactes, malgré des séjours très prolongés dans de telles conditions.
Nous en concluions dès lors, que le facteur de susceptibilité individuelle était réellement un appoint important, conférant à bon nombre d’individus une sorte d’« invulnérabilité au bruit ».
II. — La signature audiométrique : 1 sur 25
Par surcroît, parmi ces sujets si privilégiés, certains — et nous en totalisons une cinquantaine sur treize cents environ, soit 1/25 — ont une courbe de réponse audiométrique qui, loin de dessiner le trou classique au niveau de 4 000 c/s ou autres, puis vers les graves, révèle une hypersécousie relative dans une zone qui s’étend, en règle, entre 500 c/s et 2 000 c/s, se profilant comme nous l’avons schématiquement représenté (Fig. 1) par une courbe ascendante des graves vers l’aigu, avec une dénivellation qui varie de 10 à 20 dB.
Nous rapportons ici des exemples choisis, l’un sur un ouvrier travaillant au bruit depuis quatre ans, l’autre sur un sujet exposé depuis 21 ans. On note sur l’oreille droite de chacun de ces individus le même profil audiométrique dans la zone 500 c/s — 2 000 c/s (Fig. 2).
III. — Les chanteurs qui ne chantent plus juste
Vers la même époque, il y a deux ans environ, nous avons eu l’occasion de soigner deux chanteurs, deux professionnels, et dont le trouble principal, le moins gênant, résidait dans l’impossibilité de chanter juste : le premier était coutumier du fait ; le second ne présentait ces ennuis que depuis deux ou trois jours. Bien que ni l’un ni l’autre n’accusât de surdité apparente, nous avons pensé néanmoins qu’ils présentaient une modification de leur acuité auditive : c’est ce que sont venues confirmer les courbes que voici (Fig. 3).
On ne peut parler, comme on le voit, d’hypoacousie, car la zone conversationnelle était respectée, mais on note très rapidement une inflexion au niveau du 1 000 c/s, avec chute dans les fréquences supérieures.
Nous n’avons eu pour tout souci que de rehausser leur courbe dans la zone 2 000 c/s. Nous l’obtenions de façon transitoire pour le premier, à titre permanent pour le second. Dès lors, tandis que ce dernier ne détonnait plus, le premier ne s’est mis à chanter juste ou faux, suivant les modifications en bien ou en mal de son oreille.
IV. — La rencontre des deux observations
Ces dernières courbes audiométriques nous frappèrent par leur ressemblance avec celles des invulnérables au bruit. Nous reprenions alors notre enquête en usine, et nous eûmes la surprise de constater que tous les sujets, sans exception, dont l’audition répondait à un tracé audiométrique identique à celui que nous venons de décrire (Fig. 1), étaient des musiciens, ou des amis de la musique : tous avaient l’oreille musicale au sens le plus large, c’est-à-dire aimaient la musique, entendaient juste et surtout — fait que nous pensions important pour le phoniatre et sur lequel nous insisterons plus particulièrement — pouvaient reproduire une phrase musicale avec justesse. Si bien d’ailleurs que très rapidement, au seul vu d’un audiogramme, nous pouvions déterminer si tel individu était musicien ou non.
V. — Caractéristiques de la courbe « oreille musicale »
L’audiogramme caractéristique de l’oreille musicale présente :
1°) La courbe ascendante des graves vers l’aigu décrite plus haut (Fig. 1), avec dénivellation de 10 à 20 dB entre 500 et 2 000 c/s ;
2°) La même configuration sur les deux oreilles, à l’exception remarquable des sujets gauchers, chez qui la dominance auditive s’inverse (Fig. 4).
VI. — Observations cliniques
3°) Audiogramme d’une femme, ancienne concertiste de piano, incapable de « dérailler » : son oreille reste figée dans le mode musical, au point qu’elle ne peut plus parler comme tout le monde (Fig. 5).
4°) Audiogramme d’un professeur de Lettres, mélomane, atteint d’une surdité contractée en captivité : il a conservé l’amour de la musique mais ne peut plus la reproduire — c’est ce que nous avons appelé une « amusie expressive » (Fig. 6).
5°) Audiogramme d’une femme, mezzo-soprano de timbre splendide, incapable de chanter juste dans le haut médium (Fig. 7). Examinée en mars 1952, mise en traitement, elle présentait dès juillet 1952 une régression progressive du déficit auditif sur l’oreille droite, et ses timbres vocaux retrouvaient leur ampleur.
VII. — Le « potentiel de réserve » et son atteinte
6°) Sur la Fig. 8, deux chanteurs de grande puissance dont les « potentiels de réserve » dans la zone des 2 000 c/s sont compromis par l’usage prolongé de la voix.
7°) Plusieurs faits de certitude méritent d’être soulignés :
a) Lorsqu’un artiste écoute simultanément avec ses deux oreilles, ou avec son oreille droite seule, rien ne change ; mais lorsqu’il écoute avec son oreille gauche seule, sa voix devient subitement plate, monocorde, sans qualité ni musicalité.
b) Une sur-audition de 10 à 20 dB par amplification en bosse dans la zone 1 500 — 2 000 c/s rectifie immédiatement la voix.
c) La fatigue auditive porte électivement sur la zone 1 000 — 2 000 c/s, et c’est dans cette zone que se joue le sort de la voix chantée.
La Fig. 9 montre le tracé d’un chanteur professionnel basse, dont les courbes changent en deux minutes d’éblouissement sonore. La Fig. 10 illustre la réduction du potentiel de réserve. Toute réduction de ce potentiel se traduit par des troubles vocaux, et les lésions auditives ainsi constatées sont analogues à celles que présentent les ouvriers exposés au bruit industriel.
VIII. — Quatre stades de la surdité professionnelle
Le rapprochement est saisissant. Le premier des deux chanteurs étudiés était un artiste de grand renom, exposé à sa propre voix depuis 25 ans ; le second, un metteur au point d’avions, exposé au bruit depuis 25 ans également. Les Fig. 11 à 14 mettent côte à côte, à gauche les audiogrammes de quatre ouvriers d’usine, à droite ceux de quatre chanteurs : ces huit tracés illustrent les quatre stades évolutifs d’une même surdité professionnelle, qu’elle soit contractée au banc d’essai ou sur la scène lyrique.
L’oreille du chanteur et l’oreille de l’ouvrier d’usine relèvent ainsi d’une physiologie commune : c’est le potentiel de réserve, dans la zone 1 500 — 2 000 c/s, qui détermine à la fois la capacité de reproduire la phrase musicale et la résistance à l’agression sonore.
IX. — Iconographie
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Fig. I — Profil audiométrique caractéristique de l’oreille musicale : courbe ascendante des graves vers l’aigu, dénivellation 10—20 dB entre 500 et 2 000 c/s.
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Fig. II — Profils audiométriques d’un ouvrier exposé 4 ans et d’un sujet exposé 21 ans : signature « oreille musicale » intacte malgré l’exposition.
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Fig. III — Audiogrammes des deux chanteurs professionnels reçus en consultation : inflexion au-dessus de 1 000 c/s expliquant l’impossibilité de chanter juste.
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Fig. IV — Inversion de la dominance auditive chez le sujet gaucher.
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Fig. V — Femme, ancienne concertiste de piano, incapable de « dérailler » de l’audition musicale.
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Fig. VI — Professeur de Lettres mélomane, « amusie expressive » consécutive à une surdité de captivité.
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Fig. VII — Mezzo-soprano de timbre splendide : audiogramme à l’examen, et régression progressive sous traitement entre mars et juillet 1952.
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Fig. VIII — Deux chanteurs de grande puissance dont les potentiels de réserve à 2 000 c/s sont compromis.
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Fig. IX — Chanteur professionnel basse : déplacement du seuil après deux minutes d’éblouissement sonore.
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Fig. X — Schéma de la réduction du potentiel de réserve.
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Fig. XI à XIV — Tableaux comparatifs : à gauche, quatre ouvriers d’usine ; à droite, quatre chanteurs. Les quatre stades évolutifs d’une même surdité professionnelle.
Source : Tomatis A., « L’oreille musicale », communication présentée au XIIe Congrès de la Société Française de Phoniatrie (Paris, 15 octobre 1952), Journal Français d’Oto-Rhino-Laryngologie, n° 2, février 1953. Travail effectué au Laboratoire de Recherches de l’Arsenal de l’Aéronautique. Cf. également : « Incidences observées dans les lésions auriculaires constatées chez le personnel des bancs d’essais et les professionnels de la voix », Bulletin d’Information, octobre 1952. Document numérisé provenant des archives personnelles d’Alfred Tomatis.
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